La passion dans un pan de mur
L’autre nuit, j’ai été pour la dixième fois au moins la témoin involontaire des tempêtes de deux de mes voisins. Ceux-là s’expriment toujours en milieu de nuit, de différentes manières : parfois ils font l’amour, d’une façon qui, de là où je suis, semble un petit peu mécanique. Parfois ils se disputent, mais je n’entends que le timbre de la dame, qui crie à certains moments, supplie à d’autres. Cette même voix féminine pleure souvent : de gros sanglots, très bruyants, trop bruyants pour ne pas vouloir dire : regarde moi, j’existe. Parfois les objets volent, souvent j’ai peur pour eux. A bien y réfléchir, je ne vois sincèrement pas de qui il peut s’agir : ça ne peut pas être les voisins du dessous, ni du dessus, ni d’à côté. J’en ai conclu qu’une passion devait exister dans un pan de mur, à l’abri des regards : ils vivent une fusion là, emmitouflés dans les briques. Quand ils se détestent, on les entend, c’est assourdissant. Mais j’imagine qu’ils s’aiment immensément, la plupart du temps… Qu’ils se regardent et s’étreignent à l’infini, sans, bien sûr, le moindre bruit. Et ce que ce doit être dévorant, de l’amour étouffé dans le ciment.
je me souviens de tout comme s’il avait fait beau toute cette époque là
Mes heures de sommeil se comptent davantage en minutes qu’en heures, mon épuisement ne se quantifie plus; je tombe – littéralement je veux dire, les genoux contre l’asphalte, de fatigue. Dans ma boîte aux lettres cette invitation de la faculté de Philosophie et Lettres, à partir de cette année, les étudiants proclamés porteront la toge et le mortier, ah, si je suis finalement diplômée on va bien rigoler. Douze jours, douze jours et puis la liberté. Jusqu’ici des oraux très moyens et la médiocrité comme un manteau trop encombrant, et l’air résigné de mes professeurs qui disent sans dire vogue la galère et roulez navires, tu l’auras ton large, petite, par la porte ou par la fenêtre mais tu l’auras. Pour m’accompagner pendant les épreuves, des messages qui arrivent d’un peu partout, ça ira, t’es la meilleure; explose-moi tout ça; sois étincelante comme tu peux l’être; et je me dis que je peux bien échouer tant qu’il y aura ces gens là, tant qu’il y aura ces gens là avec les mains sur mes épaules. Dans le couloir de l’université, cette demoiselle qui sifflote home, let me go home, home is wherever I’m with you m’aide à relativiser, et sur l’autoroute le volume bien trop élevé de ma musique contribue à attiser cette rage, tu sais, de vaincre. V comme vaincre, donc, et comme ce pendentif reçu par la poste de ma L., porté aussitôt comme un talisman vers le tout dernier, qu’on espère bien dernier, détour. L’été arrive pour de vrai en début de semaine, on l’agrippe comme on s’accroche à une promesse, le doré de ma peau sauve ma fatigue tellement apparente, les dentelles sont légères sur mes épaules, on se commande une glace citron – lait d’amande dans les petites ruelles piétonnières, plus tard un verre de rosé en terrasse, pour se penser, ah non se décider, au moins un instant, en vacances. Au téléphone avec ma M., je la tire vaille que vaille vers le haut qu’elle n’atteint plus. Je prépare par la suite un petit colis empli de ces choses qui donnent du courage, et que je lui apporterai en fin de semaine. Ces captures de lucioles dans un courriel un matin d’examen, cette chanson de Mendelson dans un autre un peu plus tard, la visite éclair à vingt-trois heures et le moteur qui vrombit pour le départ aux douze coups de minuit. Jeudi soir, je reçois deux sachets de thé soigneusement choisis pour d’un même tenant m’attiser les papilles et m’apaiser, de l’érable, des noix, de la fleur d’oranger. Le trajet en moto et les jambes nues contre le vent chaud, le petit cinéma et le pourboire pour les ouvreuses. Entrer dans la salle deux et penser que ce film muet, Blancanieves, a déjà commencé. Réaliser que la séance précédente se clôture, en fait, alors tout faire pour ne pas découvrir la fin, se regarder l’un l’autre ou se cacher les yeux, s’étreindre ou que sais-je, tout ce qu’on veut mais surtout pas l’écran. Je regarde la malice qu’il possède dans ces rides d’expressions aux coins des yeux, son visage change de couleur fonction de la projection du film, on ne regarde rien mais on entend cette mélodie sortie d’un piano désaccordé, cette même mélodie qui me restera en tête toute la soirée ensuite et que je trouve, dans son imperfection même, tellement parfaite. Alors qu’on s’efforce de ne rien deviner de l’issue du film, deux vieilles femmes derrière chuchotent mais ils meurent tous, nous voilà donc informés et ça nous fait beaucoup rire. Juste après, on réalise qu’on s’est aussi trompés de salle, et que si on aura plus ou moins vu deux fois la fin on aura vraiment perdu le début. On rit, encore, on se blottit enfin à la place qu’on devait prendre au tout début, et on s’abreuve de tout : de l’histoire, des personnages, de ces regards ah de ces regards de ces lèvres de ces visages ah de ces visages, de ces plans minutieusement agencés et de l’immensité de l’émotion qu’on peut faire passer sans dire pourtant un seul mot. La nuit je m’effondre et pourtant la nuit est longue, très longue, mêlée de tendresse et d’animalité; un troublant mélange qui le surprend autant qu’il me surprend, je crois. Comme souvent ces dernières nuits, je ne dors pas vraiment. Le jour n’est pas encore tout à fait levé quand je sors chercher des croissants à la boulangerie terrible terrible de la rue américaine. J’ai de la musique dans les oreilles, l’air est déjà doux, j’ose les épaules nues. On déjeune dans un jardin avec mon père. Je retrouve S. dans mon petit parc, avec du jus de fraises; de longs très longs mois depuis la dernière fois. Il semblerait que c’était hier, il semblerait que c’était il y a cent ans. C’est très évident, très apaisé, ces retrouvailles. On discute entre autres choses de mes expressions qu’il commence à oublier, mais de mes traits qu’il reproduit au crayon, une routine de traits, c’est comme ça qu’il l’appelle, par habitude des contours de mon visage. J’aime à me dire qu’il m’aura toujours dans les doigts, à défaut de. Ma fenêtre est grande ouverte et j’entends mon voisin italien qui m’interpelle; on parle quelques instants comme ça, lui en bas, moi penchée les cheveux dans le vent, il éclate de rire en disant, avec son accent, qu’on aurait pu croire qu’il me faisait la cour. Ma courte trêve touche à sa fin ce soir, nous avons dîné près de lampions multicolores avec L., j’ai croisé et serré ma chère cousine B. ainsi qu’une horde de gens en patins à roulettes. Mes draps blancs m’attendent, ils sentent la lessive, la fenêtre est ouverte, je dormirai nue et – vogue la galère et roulez navires, tu l’auras ton large, petite, par la porte ou par la fenêtre mais tu l’auras.
avec la rage d’un mercenaire sous crack,
Il n’était pas six heures du matin quand je suis montée sur la mezzanine voir comment se portaient les quatre chatons nés de la chatte qui porte un nom de garçon hier après-midi, et cette manière qu’elle avait de ne pas vouloir qu’on s’en aille, de venir nous tirer jusqu’au plus près d’elle pour l’accompagner dans cet événement qu’elle ne comprenait tout à fait, au début, je crois. J’ai choisi celui qui ronronnera sous ma verrière; il est tricolore et portera un nom de constellation. Il n’était pas huit heures du matin quand j’ai assisté de près de tout près à un duel entre loup & renard. Le soleil était déjà là, vif et éblouissant, j’étais debout dans l’herbe, pieds et pantalon de pyjama trempés. Il n’était pas dix heures du soir lorsque j’ai capturé les trois minutes chronométrées de ciel rose vraiment rose reflété dans l’étang en conséquence rose, vraiment rose. Dans la petite maison de bois accrochée aux briques blanches, des oisillons piaillent tant qu’ils le peuvent, de futures mésanges aux plumes déjà bien accrochées. Dans ma campagne, semblerait-il, on s’envole ou on s’en vient; c’est l’un ou l’autre, il faut choisir. Sauve qui peut la vie.
La semaine a démarré sur un concentré d’été; un vrai, qui réunit tout d’un même tenant : le verre de rosé, la double dose de crèmes glacées, les courses en petite culotte, les coups de soleil et les taches de rousseur, les confidences au bord de l’eau, le rire à en avoir mal au ventre. Je suis un petit peu ivre quand je reçois cet extrait de texte par courriel de la part de I., celui qui dit Je ne suis pas guerrière, je ne risque pas ma peau. Je risque ce qu’il y a sous ma peau. Au plus profond de moi, et je tremble un petit peu de ces mots qui disent à ma place ce que je ne parvenais pas à formuler. Tous les matins, avant de me mettre à travailler, j’écoute Bullets très, très fort, l’hymne à l’haut-les-coeurs, je l’appelle, en aspirant au moment où j’écouterai cette même chanson sur l’autoroute des vacances. A six heures du matin, mercredi, je me lève lorsqu’il se glisse entre ses draps. J’ose lui glisser tout bas que c’est souvent à la croisée des chemins que tout remonte. En fin de journée, S. arrive en surprise à ma campagne; je me brosse les cheveux en triple vitesse et tente de me rendre un peu plus présentable, on se raconte nos vies pendant une demi-heure et il repart plus léger, je pense, en me laissant plus légère aussi (et ça, j’en suis certaine). La semaine se termine déjà bientôt et avec elle, l’appréhension des examens qui approchent. Ma mère a pris rendez-vous pour moi pour un massage, un long, d’une heure, avec des gestes sur ma peau tantôt marqués, tantôt effleurés, qui m’électrisent un petit peu. J’embaume encore les huiles essentielles quand je retrouve D. au milieu du village, sous l’unique rayon de soleil de la journée. En discutant de cette manière que j’ai de ne ressembler à aucun des membres de ma famille, j’esquisse un je ne sais pas la fille de qui je suis mais à quoi il répond, sans réfléchir, la fille des étoiles? Vendredi, journée des guichets fermés dans mon imprévisible 2013. J’ai à nouveau la nausée, il m’envoie t’as le mal de mer? et je me demande, sans toutefois le questionner, comment il a deviné. Il n’est pas le seul, ce jour là, à me sentir de loin : un courriel de Montréal en Times New Roman bleu marine de mon ami écrivain qui termine par un A moi maintenant de t’accompagner dans tes études, au plus près, et je commence drette là, Soie, l’appel de L. pour me tirer me tirer au plus haut, la tendresse immense d’I., les messages quotidien de G., P. qui comprend toujours tout, D. qui n’en peut plus d’attendre son bébé, le blizzard dans ma boîte aux lettres. Je réalise en me glissant dans mes draps le soir que je peux bien me planter, tant qu’il y aura ces gens-là, quelque part, pour m’empêcher de tomber. Je regarde en boucle cette vidéo de ce petit belge qui était en classe avec mon grand-frère, et je frissonne de la tête aux pieds; ce n’est pas tant ce qu’il raconte mais la manière dont il l’exprime, son interprétation de la fragilité éméchée qui laisse tout se dévoiler, AH! Formidable, faut-il le dire. J’explique à ma mère que je me trouve bien chanceuse d’être, c’est le mot que j’ai employé, exaltée. Exaltée en permanence par des mélodies, des textes, des images, exaltées à répéter mais c’est fou c’est fou c’est fou et à me les repasser en boucle jusqu’à en être écoeurée. Mes cousins et mes cousines me rendent souvent visite, c’est l’avantage de ce village qui abrite tout un pan de ma famille; alors ils arrivent, avec dans les bras une salade de fruit, une bouteille de vin, un panier en osier pour abriter les chatons.
Je confiais ce matin à la voix encore toute grave de cendres de D. que la vie me brûle, ces temps-ci, me brûle terriblement. Je me sens vivante à en avoir mal aux côtes. Triste ou élevée, oui, à la folie et jamais à moitié. Ces paroles, envoyées l’autre jour, à la fois brutes, à la fois pures, à la fois laxistes, à la fois dures, à la fois hautes, à la fois basses, à la fois douces et à la voix rauque, bienvenue chez moi raconte bien mieux que je ne saurais le faire. Je repense à cette pièce d’Anouilh dans laquelle j’avais joué quand j’avais dix-huit ans, dans laquelle j’avais dû crier, éplorée, je joue avec le feu et le feu ne veut même pas me brûler. Depuis quelques temps on dirait qu’il a changé d’avis, le feu, et c’est sans doute parce que je le veux bien. Aujourd’hui, dimanche, c’est la veille du marathon. Mon imprévisible 2013 indique que c’est la journée des chemins tout tracés. J’ai étudié calmement, au soleil, me suis offert un rocher à la myrtille qui m’a donné le sentiment de croquer dans un morceau d’améthyste. Demain je porterai au creux du cou le parfum Jeanne et sur mes épaules la robe à voie lactée, parce que si tout est lié, là-haut, on n’a plus qu’à espérer très fort que ça va fonctionner.





